Les trois questions à se poser avant de partir en voyage

En 2018, on ne peut pas ignorer que le tourisme a un impact sur la population, l’environnement et l’économie des pays concernés par celui-ci. Venise s’enfonce sous les pas des milliers de voyageur·euse·s qui la visitent chaque jours. Le Machu Pichu se détériore à vu d’oeil, et le chemin des Incas est fermé une partie de l’année pour permettre de le restaurer. Les plages naturelles laissent place à de grands hôtels et des quais de béton. Les lieux de vie de la faune et de la flore tropicale réduisent à vitesse grand V. On ne va pas arrêter le tourisme, mais on peut, et on doit, en tant que touristes, s’orienter vers des pratiques durables, respectueuses de la population et de l’environnement des pays que nous visitons. Pour commencer sur le chemin d’un tourisme équitable, voilà trois questions que l’on devrait tou·te·s se poser, avant de partir et pendant que l’on est en voyage.

– Quelles sont mes motivations ?

Cette question peut paraître étrange car il y a de nombreuses – bonnes – raisons de partir en voyage. L’idée que le voyage peut être un outil de développement personnel ne me fait pas rire, dans la mesure où j’en ai fait l’expérience moi-même. Vous pouvez aussi partir simplement pour vous amuser, ou voir du pays.
Cependant, il y a une tendance, notamment chez les personnes blanches, à profiter de la précarité des populations des pays qu’elles visitent. Il y a celleux qui, par exemple, vont à la manière de Pékin Express s’inviter chez des gens qu’ils ne connaissent pas et qui n’ont rien demandé, comptant simplement sur leur générosité pour ne pas avoir à se payer un logement, dans un pays qui ne leur coûte déjà presque rien. Il y a aussi celleux qui vont se placer avec un regard de pitié face aux personnes qu’ils rencontrent, afin de pouvoir raconter leur histoire en rentrant et se faire mousser sur les réseaux sociaux. Qui n’a jamais entendu ce mec en soirée, qui, après avoir passé deux mois en Amérique du Sud, scande à quel point « La vie là-bas est dure, j’ai travaillé avec des enfants pendant une semaine, ils s’amusent avec rien, juste des caillou. Je leur ai offert du pain et des stylos, je pense qu’ils n’ont jamais autant souri. Après avoir vécu ça, j’ai vraiment remis mon niveau de vie en question. »? Faire du misérabilisme, c’est tout simplement profiter de la situation de populations en difficulté pour pouvoir se forger une certaine réputation. Et ça a un nom : le white saviorism, ou héroïsme blanc. C’est une tendance poussant dans le néocolonialisme, où les personnes blanches se croient les sauveuses du monde, et surtout des pays qu’elles considèrent comme moins développés.
Le white saviorism trouve son apogée dans ce que l’on appelle le volontourisme, où des groupes de jeunes s’embarquent pour une semaine, un mois dans des missions humanitaires en Asie, en Afrique ou en Amérique du Sud. Bien sûr ces missions partent d’une bonne intention, mais elles sont souvent organisées par des entreprises qui n’en ont pas. Le volontourisme est avant tout une entreprise lucrative, et les puits, les maisons ou les bâtiments érigées par les volontaires sont souvent insalubres, inutiles et inutilisables seulement quelques semaines après leur construction. Si cela vous intéresse, je vous conseille l’article de Juliette sur son blog Sinon, qui aborde plus en profondeur la question du volontourisme.

 

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Le blog et compte Instagram Barbie Savior parodie le white saviorism. Ici, on voit Barbie entorée de poupées d’enfants noir.e.s. Sur le blog, la photo est légendée « La poupée qui sauva l’Afrique ».

 

– Où va mon argent ?

La tourisme représente un capital économique très important et parfois vital dans certaines régions du monde. En 2008, l’institut du tourisme Costa Ricain dévoilait ainsi que l’activité touristique représentait 22% du PIB du petit pays, dont un quart du territoire est composé de parc et réserves naturelles. Pour assurer le développement du secteur touristique, les pays concernés construisent ou confient à des entreprises la construction de nombreuses installations afin d’assurer l’hébergement des touristes. Ils vont aussi utiliser un plus grand nombre de ressources en eau et en énergie que ce que consomme normalement leur population. Cela modifie drastiquement l’environnement et les paysages, changeant la vie de la population, de la faune et de la flore locale. En tant que touristes, nous avons la responsabilité d’investir notre argent dans le pérennité économique et environnementale des pays que nous visitons et de ses habitant·e·s plutôt que dans celui d’entreprises internationales qui ne sont nullement intéressées par le bien-être de ceux-ci. Cela concerne tous les aspects de notre voyage : hébergement, nourriture, activités. Manger au restaurant du coin plutôt que dans celui de notre hôtel, choisir un guide local plutôt que celui proposé par notre centre de vacances… En deux mots, consommer localement. Il y a de nombreuses façons de le faire, et cela demande tout juste un peu plus de recherches. Heureusement, il y a de nombreux blogs et comptes Instagram de blog trotters qui vous recommanderont les meilleurs restaurants et cafés locaux, où que vous soyez.
Si vous préférez quand même que votre voyage soit organisé par une structure externe, attention : une nouvelle tendance dans le monde du tourisme est de se labelliser d’entreprise éco-responsable. Bien sûr, certains organismes vont véritablement s’intéresser au bien-être de l’environnement et de la population qui les entoure, mais beaucoup utilisent ce label comme un outil marketing et ne font que cacher le résultat de leurs actions. Pour pouvoir séparer les bons des pourris, il suffit parfois de demander : voici en lien une liste de questions à poser aux hôtels/auberges/loges qui vous hébergent pour déterminer si ils respectent la population locale et l’environnement, sur le site de Responsible Travel.

– Quel impact mes activités ont-elles sur l’environnement que je visite ? 

Enfin, et dans le prolongement du dernier point, il est important d’être conscient·e de l’impact qu’ont nos activités sur l’environnement que nous visitons afin de minimiser celui-ci. Je vous parlais dans cet article de façons de respecter l’environnement lorsque vous voyagez, mais ces conseils s’appliquaient surtout à la vie quotidienne ou à des activités en groupes réduits. Il y a beaucoup d’activités organisées ou d’installations qui sont nocives pour l’environnement et les populations locales, qu’il faut boycotter pour permettre leur arrêt pur et simple.
La consommation et la surconsommation d’eau par les touristes est un problème énorme dans certaines régions du monde, comme en Méditerranée. En Espagne, où la gestion de l’eau est un problème national, un touriste consommerait en une journée deux fois plus qu’un·e espagnol. Il faut donc être très conscient·e de sa consommation énergétique, surtout dans certaines régions qui ont tendance à en manquer, car le tourisme conduit à l’altération des espaces naturels pour pallier à la demande de l’industrie. Pour savoir quel type d’activités sont peu recommandées dans les pays que vous visitez, encore une fois, vous renseigner au préalable avant d’arriver pour permettra d’adapter votre voyage aux besoins du terrain.
Certaines des activités touristiques les moins réglementées sont celles qui concernent les animaux : safaris, refuges… Je ne parlerai pas ici des petting zoos (zoos où l’on peut caresser les animaux), et autres activités où l’on peut interagir avec les animaux, car j’y consacrerai un article entier. Sachez seulement pour l’instant qu’il vaut mieux pour un singe d’être en liberté dans la jungle que d’être pris en photo avec une famille de touristes pour quelques sous. Pour ce qui est des safaris et refuges, la différence entre éthique et catastrophique est souvent maigre : au Costa Rica, mais cela s’applique certainement à tous les pays tropicaux, des zoos où l’on peut toucher les animaux en cage se font passer pour des refuges, et il y a très peu de véritables endroits éthiques dans le pays. Je n’ai qu’une seule chose à vous conseiller, c’est de bien faire des recherches sur l’endroit que vous comptez visiter avant d’y aller. Dans un registre similaire, certains trajets en bateau pour voir dauphins, baleines et tortues vous proposeront de toucher les animaux, voire même de les nourrir. Cela peut les mettre gravement en danger. Si la différence est encore floue pour vous, sachez seulement cela : si vous faites autre chose que regarder, c’est que vous êtes au mauvais endroit.

Une biennale des arts célébrant la diversité et les handicaps à Madrid

Tous les ans au Palacio de Cibeles à Madrid, la Fondation Once, qui travaille sur « l’amélioration de la qualité de vie des personnes avec un handicap à travers l’accessibilité, la formation et l’emploi », organise une biennale d’art contemporain afin de rendre l’art accessible à tou·te·s, visiteur·euse·s et artistes. L’exposition est donc entièrement adaptée à tous types de handicaps -vous pouvez par exemple disposer d’un guide qui vous décrira les œuvres si vous ne pouvez pas les voir ou les comprendre, mais elle regroupe également le travail de 30 artistes du monde entier dont la majorité ont des handicaps visuels, physiques, moteurs, mentaux ou intellectuels. Elle est également gratuite, et visible jusqu’au 16 septembre 2018.

L’exposition commence par une rétrospective de certains artistes avec un handicap dans l’histoire de l’art. Certains tableaux de Goya et Monet sont reproduits en relief afin que les visiteur·euse·s ayant des handicaps visuels puissent faire l’expérience de leur manière de représenter le mouvement et la perspective. Des vidéos expliquent les handicaps de certains peintres très connus comme celui de Degas, qui souffrait de monophtalmie, c’est-à-dire que sa vision centrale se détériorait peu à peu. La vidéo explique également que c’est ce handicap qui a fait son utilisation particulière de la lumière et des perspectives propre à son œuvre. On peut également voir une vidéo d’archive de Renoir en train de peindre avec l’aide de son fils, qui plaçait les pinceaux dans ses mains paralysées. On apprend également que Monet avait une polychromie, ce qui affectait sa vision des couleurs : « son handicap a fait la diversité de son œuvre, et la diversité est l’essence de l’art. »

 

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Dorothea Lange, Photo de la série Foot, Leg

 

Se réapproprier le handicap

En continuant dans l’exposition, on arrive aux œuvres contemporaines. Elles s’étendent sur le reste du sous sol du Palais. Là, on remarque que de nombreuxes artistes font usage de leur handicap dans leur œuvre, en le représentant ou en l’utilisant comme medium dans leur art. David Escalona, par exemple, a transformé sa main en œuvre d’art, en la moulant et en la peignant en or. Dorothea Lange, dans sa série de photographie Foot, leg, met en scène sa jambe droite, affaiblie par la polio durant son enfance. Nancy Spero, dans sa performance Hommage à Ana Mendieta, trempe ses mains paralysée dans de la peinture rouge et les traîne le long d’une feuille blanche. Toutes ces œuvres et beaucoup d’autres encore mettent le handicap, leur différence, au cœur de l’œuvre d’art; alors que cette même différence est stigmatisée dans notre société. Il y a des autoportraits, des œuvres sonores, des sculptures, mais aussi des œuvres neutres, qui ne parlent pas directement du thème du handicap, comme celles de David Hockney ou de Sophie Calle.
Tout au long de l’exposition, l’histoire de l’art et l’art contemporain sont mis en parallèle afin de montrer même si celle-ci a été occultée, la principale qualité de l’art a toujours été la diversité des œuvres et des artistes. Elle s’oppose à l’idéologie dominante qui veut que seule la normalité ai droit à la reconnaissance, et montre qu’au contraire, ce que la fondation appelle les « corps extra-ordinaires » ont eux aussi leur place dans le monde de l’art. Aaron McPeake, sculpteur exposé à la Biennale, explique cette notion d’extra-ordinarité : « Le handicap, c’est la différence, mais cette différence est totalement subjective : je vois très mal, et on va me le reprocher, mais je ne vais jamais reprocher à quelqu’un·e de ne pas savoir faire de la menuiserie, alors que je sais le faire. Nous établissons des définitions en terme de négatif, jamais en terme de positif : on ne sait pas ce qui est vraiment sain, valide. »

 

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David Hockney, Gregory and Shinro, Nara, Japan

 

Palacio de Cibeles, Plaza de Cibeles, Madrid

Du 5 juin au 16 septembre 2018 

Entrée gratuite

www.centrocentro.org

Un petit tour féministe de Madrid

J’ai passé une semaine magnifique à Madrid. J’ai été complètement hâpée par le mouvement de la ville, son activité et son accessibilité culturelle (presque tous les musées sont gratuits ou à moins de cinq euros !), et par son dynamisme militant. Au début je me suis sentie un peu submergée par l’affluence de monde, surtout dans le centre, mais j’ai laissé à la ville sa chance : en marchant le long des quartiers tels qu’Embajadores, Atocha ou Chueca, j’ai découvert des milliers de raisons de l’aimer. Mais même si j’étais très heureuse de marcher partout et d’écumer les musées, je n’ai pas perdu mon objectif de vue; ma recherche de lieux militants a porté ses fruits, et je vous en donne le résultat ici. Si comme moi vous aimez rencontrez des féministes du monde entier, vous apprécierez ce petit guide de la capitale espagnole. Une semaine c’était beaucoup trop court, mais j’ai eu le temps de noter quelques bonnes adresses. N’hésitez pas à rajouter les vôtres en commentaire !

Lieux de réunion et militantisme : C’est assez pratique, tous ces lieux sont à quelques rues les uns des autres, et on peut les visiter rapidement. Veillez tout de même à respecter le travail des militant.e.s, et donc à ne pas venir en parfait.e touriste, en prenant mille photos ou en dévalisant les magasins gratuits. Cela risquerait en effet de donner envie à leurs membres de fermer les lieux au public extérieur.

– Eskalera Karakola, calle Embajadores, 52 : Se définissant comme « maison publique transféministe », la Eskalera Karakola accueille de nombreux collectifs et activités tout au long de la semaine. Parmi elles se trouvent un collectif de migrant.e.s queer, un hacklab, une émission de radio ou encore des cours de langue, des débats, et même un cours de yoga. Vous pouvez consulter leur programme complet sur leur site.
– CS(r)OA La Quimera, plaza Nelson Mandela : Enorme squat anarcho-féministe, avec une bibliothèque et friperie gratuite, une salle de concert et de cinéma. Les membres de La Quimera sont très actif.ve.s dans le militantisme pour la régularisation des migrant.e.s et réfugié.e.s de la ville. Le squat est ouvert à tou.te.s en quasi permanence, mais la plupart de leurs activités se déroulent en soirée. L’assemblée générale ouverte à tou.te.s se déroule tous les mardis à 20h, et le reste de leurs évènements sont disponibles sur leur site.
– La Mala Mujer, calle Meson de Paredes, 76 : Lieu de rencontre féministe par excellence, il a été créé afin d’offrir un lieu d’échange et de débat sur des problématiques féministes diverses. Il accueille également des ateliers de méditation, d’auto-défense, et des évènements artistiques. C’est l’endroit parfait pour rencontrer d’autres militant.e.s autour d’un café ou d’une bière, selon l’heure de la journée. Vous pouvez les suivre sur Facebook.

 

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Illustration représentant la Eskalera Karakola.

 

Culture et musées : Madrid est très abordable en terme de culture, à l’exception des trois grands musées de la ville. Ne soyez donc pas terrifié.e par le prix exhorbitant d’une entrée au Museo Reina Sofia, il y a plein de centres culturels gratuits, pour peu que l’on fasse quelques recherches. Je n’ai pas trouvé de centre culturel avec une ligne féministe ou militante à proprement parler, mais j’ai pu assister au festival féministe Princesas y Darthvaders à La Casa Encendida (ronda de Valencia, 2). Il se déroule tous les ans début juin, et je vous recommande vivement d’y assister si vous maîtrisez l’espagnol, car il y a de nombreuses conférences et ateliers très intéressants. Le reste de l’année, vous pouvez assister à de nombreuses expositions, spectacles, et vous pouvez accéder à la terrasse qui vous permet de voir une grande partie de la ville. Toute leur programmation est disponible ici.

 

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Affiche de l’édition 2018 du festival Princesas y Darthvaders

 

Librairies : Car je ne suis pas moi si, quand je découvre une librairie féministe, je ne passe pas deux heures sur le sol à tenter de tout lire.

– Berkana, calle de Hortaleza, 62 : Située dans le quartier de Chueca, la librairie spécialisée en littérature LGBT regorge de livres sur la théorie queer, de poésie lesbienne et gay, mais également de livres féministes plus classiques. J’ai même eu la joie d’y trouver les livres de Pénélope Bagieu !
– Libreria de Mujeres, calle San Cristobal, 17 : « Les livres ne mordent pas, le féminisme non plus. » Très proche du centre, la petite librairie compte tous les classiques des théories féministes, anti-racistes, et queers. Le plus : une merveilleuse section enfants.
– Mujeres & Compañia, calle de la Union, 4 : Sur le chemin du Palais Royal, vous pourrez vous arrêter dans la librairie féministe la plus complète de la ville. Il y est également organisé des soirées cinéma, récitations de poésie, et clubs de lecture.

 

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Photographie de l’intérieur de la Libreria de Mujeres. Au dessus d’une arche est écrit « Le monde des Femmes ».

 

Bars queers et restaurants vegans : Parce que votre envoyée spéciale n’a pas fait qu’interviewer de merveilleux êtres humains, mais qu’elle a aussi passé de très bons moments. Mon auberge était située en plein milieu de Chueca, le quartier queer, et j’ai donc pu faire le tour des bars pour vous apporter mon florilège. Et puisque je ne suis rien sans hummus ou falafel, j’avais aussi envie de partager avec vous mes trouvailles vegan.

– LL bar, calle Pelayo, 11 : Le LL est un bar gay très tranquille. L’entrée est gratuite mais la consommation obligatoire. Le meilleur atout de ce bar ? Un drag show tous les soirs à partir de 11h30. J’y suis allé deux fois et j’ai adoré.
Tal Fulanita, calle de Regueros, 9 : Il n’était pas à la hauteur de mes rêves d’une Mut’ (*) espagnole, mais on ne peut pas dire qu’il n’y ai pas une grosse ambiance. C’est un club lesbien avec deux espaces, un plus calme pour discuter et une piste de danse. Entrée 8 euros avec une consommation gratuite.
– Tiyoweh, la Quietud, calle de San Pedro, 22 : Probablement le meilleur restaurant vegan que j’ai essayé à Madrid. Le restaurant en lui-même est envahi de plantes, et il y a même une fontaine à l’intérieur. Le menu du jour est composé de plusieurs légumes rôtis, soupes, salades, produits chauds dans un même plat. C’était à tomber, tout simplement.
– La Hummuseria, calle Hernan Cortés, 8 : Alors oui, vous avez bien lu. C’est un restaurant spécialisé dans le hummus, qui tient le rôle de plat principal. Le weekend vous pouvez commander des tapas à 3 euros pour l’accompagner, et le reste de la semaine des salades. Je vous conseille personnellement d’y aller à deux, et de prendre un hummus et une salade à partager. De rien.
– El Manjar del Conuco, calle de Santa Isabel, 5 : Restaurant végétarien proposant des options vegan, il est situé au premier étage d’un marché couvert. Je vous le recommande tout particulièrement car le menu du jour est beaucoup moins cher que celui des autres restaurants végétariens et vegan que j’ai trouvé, tout en offrant des portions très honorables et de la nourriture délicieuse.

Sécurité : Si vous comptez passer une période de temps assez longue dans la ville et que vous ou un.e proche vous trouvez confronté.e à des violences sexistes, sachez que Madrid propose des espaces pour l’égalité (Espacios de Igualdad) dans chaque arrondissement ou presque. Ils disposent de nombreuses ressources d’aide ou pourront vous diriger vers d’autres organismes adaptés. Vous pouvez retrouver la liste complète ici.

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J’ai beaucoup aimé rédiger ce guide, si il vous a plu, je serai ravie d’en faire pour d’autres villes que je traverse !

(*) La Mutinerie est un bar et lieu de militantisme LBT à Paris.

Le feu espagnol : créer un mouvement féministe national

TW : mention de féminicide

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Une jeune femme tenant un panneau lisant « Je ne serai pas une femme libre pendant qu’il y aura d’autres femmes soumises » durant la manifestation du 8 mars 2018. Photo par @luframbuesa.

C’était il y a trois mois, durant la journée internationale des droits des femmes. On se souvient de vagues de femmes déferlant dans les rues espagnoles, manifestant pour leur droit à leur corps, à la parité, au travail. Pas seulement à Madrid, mais à Séville, Grenade, Valence, Barcelone, les rues étaient noires de monde à tel point qu’il était impossible de marcher. Depuis le reste du monde, on regardait les photos, admiratif·ve·s, et rêvant d’une telle mobilisation chez nous. “C’était monstrueux, gigantesque. On entendait, dans les émissions de radio animées par des femmes, leurs collègues hommes expliquant qu’ils les remplaçaient pour qu’elles puissent venir défiler. Des pères de famille prenant des jours de congé parce que leurs femmes faisaient la grève.” se remémore Miriam Gomez alors que je l’interrogeais sur cette journée, de l’émotion dans la voix. Le 8 mars 2018 espagnol a profondément marqué le monde par la force de sa mobilisation, mais aussi parce qu’il était inattendu : l’Espagne n’était pas, jusque là, un pays qui paraissait très progressif ou actif dans les luttes féministes. Et pourtant, les femmes espagnoles ont réussi à mettre les violences sexistes au cœur du débat public. J’ai rencontré Alba Perez, membre de la commission justice de la plateforme 7N, qui a organisé la manifestation. Et j’ai appris que même si la manifestation paraissait sortir de nulle part, tout ça ne s’est pas fait en un jour.

Le 8 mars espagnol est l’exploit de plusieurs années. C’est le résultat de trois ans de travail de coordination entre des dizaines d’associations espagnoles, de militantisme et de mobilisation de la population. Tout commence officiellement le 7 novembre 2015 lors de la première coordination nationale à Madrid : “On a mis très longtemps à l’organiser, car il nous a fallu contacter toutes les grandes associations féministes des grandes régions d’Espagne, qui ont ensuite elles-mêmes contacté les plus petites. Nous nous sommes ensuite séparé·e·s en différentes commissions pour travailler sur le manifeste. Cela a commencé des mois avant le 7 novembre.” Au total, 544 organisations locales, nationales, internationales, partis politiques et syndicats signent le manifeste de la plateforme 7N et se joignent à la marche contre les violences sexistes.

“Nous mettre d’accord sur la ligne qu’allait suivre le mouvement a été, comme on peut l’imaginer, un travail de longue haleine, mais celle-ci a peu changé lorsque l’on a trouvé un accord il y a trois ans. Pour prendre ce type de décision, toutes les organisations des grandes villes se rejoignent en assemblée. Elles envoient ensuite des représentant·e·s dans une assemblée nationale pour en discuter. Cette assemblée se réunit chaque fois dans une ville différente, et c’est elle qui statue sur les débats au sein du mouvement, les actions que nous allons entreprendre au niveau national, etc. Par exemple, un débat que l’on a eu récemment est la question de savoir si l’on demanderait une loi qui traiterait de toutes les violences sexistes ensemble, ou si l’on travaillerait sur chaque type de violence séparément.” Lorsque je lui demande quel est leur secret pour s’entendre parfaitement sur de telles décisions, elle rit. “Il n’y a pas d’entente parfaite, c’est pour cela que l’on débat. Mais je pense que notre richesse, c’est qu’on sait s’écouter. On partage beaucoup entre nous, en privé ou en public, et on profite également de nos compétences individuelles : comme moi, il y a beaucoup d’avocat·e·s ou juristes à la commission justice. Et surtout, on essaie au maximum de ne pas réitérer des schémas de violence ou de domination qui nous sont enseignés dès la naissance : notre façon de communiquer entre nous, même si parfois c’est difficile, n’est jamais violente et, comme je le disais, on écoute et on se remet en question. On a tou·te·s dû faire des compromis.”

Faire des violences sexistes un problème de société

Plus que de parvenir à assembler un mouvement national, le véritable exploit des féministes espagnol·e·s est d’être parvenu·e·s à imposer la lutte contre les violences sexistes comme un problème de société. On se souvient encore de la Marche pour la Journée Internationale des Droits des Femmes. Mais il y a beaucoup d’autres choses. Aujourd’hui, de nombreux lieux affichent être “Sans violences sexistes”, comme la Feria de Cordoue qui attire des milliers de personnes chaque année. La ville de Madrid elle-même s’organise contre les violences sexistes à travers le programme Barrios Por Los Buenos Tratos (Quartiers pour les bons traitements), qui regroupe des ressources, espaces et numéros d’aides pour les femmes victimes de violences à travers toute la ville. Début mai, en collaboration avec 7N, la ville organisait aussi une “Fête sans violences sexistes”, où les personnes qui y participaient pouvaient avoir accès à des ressources d’aide, et, surtout, à un espace sécurisant.

Parvenir à une telle mobilisation a demandé un travail énorme. “Nous travaillions sur deux plans : le plan politique, quand nous avions rendez-vous avec des gouverneur·euse·s, des politicien·ne·s, et le plan public, pour des actions qui touchaient le reste de la population. C’est ce dernier qui importait le plus, car pour toucher les politiques et voir des changements effectifs dans notre société, il nous fallait prouver que les violences sexistes étaient la faute de l’Etat, ce qui permettrait de mobiliser la population pour faire pression sur lui. Une action dont je suis particulièrement fière, car j’y ai plaidé, est le Tribunal Des Femmes. Dans un palais de justice, nous avons organisé le jugement du gouvernement et du système judiciaire, qui avait fauté en rendant des décisions. L’une des témoins avait par exemple perdu la garde totale de sa fille, alors que son ex-mari était abusif. Il a fini par la tuer.” Montrer que l’Etat est complice des violences, c’est rendre impossible pour les politiques de ne pas réagir sans afficher clairement de quel côté iels se trouvent. Et les féministes de 7N ne mâchent pas leurs mots quand il s’agit d’exprimer ce clivage : dès leur premier manifeste, iels expriment clairement leur rejet d’une société qui tolère et soutien le “terrorisme machiste”, là où l’Etat parle encore de “violences de genre”. “Nous avons choisi cette expression car le terme machisme exprime une forme extrême de violence, et c’est ce qu’elles sont, même si avant on se contentait de les minimiser, de les cacher, de les ignorer. Aujourd’hui, les gens se réveillent. Je pense qu’en ce moment il se passe quelque chose de révolutionnaire en Espagne, et même dans le reste du monde hispanophone. A travers les réseaux sociaux, il s’est créé une solidarité entre les mouvements féministes que l’on n’avait jamais vu auparavant.” On retrouve par exemple le slogan argentin “Ni Una Menos” (“Pas une de moins”) dans de nombreux mouvements en Amérique Latine et même jusqu’en Italie, ou encore le cri de ralliement espagnol “Yo Si Te Creo” (“Moi je te crois”) dans les manifestations chiliennes. Cette collaboration inter-mouvements laisse entrevoir l’espoir, comme on l’avait vu avec #MeToo, d’une solidarité féministe globale.

 

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Les graffitis féministes à Madrid et la force de l’espace public

Une chose qui m’a beaucoup marqué durant mon mois en Espagne est la quantité de graffitis et tags féministes qui parsèment les murs des grandes villes. En arrivant à Madrid, je m’attendais donc à un fourmillement de slogans féministes et, malgré le fait que la ville investisse beaucoup dans le nettoyage des murs, je n’ai pas été déçue. Voici donc un florilège de mes préférés.

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« Découpons le macho », tagué sur les marches d’un escalier arc-en-ciel.
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« Moi je te crois » était le slogan scandé par des manifestant.e.s suite au scandale lié à une affaire de viol collectif : un détective privé avait été engagé pour suivre la victime dans sa vie de tout les jours. Elle a ensuite été accusée de mener une vie « trop heureuse » après un tel traumatisme.
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« Pas Une de Moins », slogan féministe argentin repris par de nombreux mouvements hispanophones.
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« Anti-sexistes contre toute forme d’autorité », tagué sur le mur d’un squat anarcho-féministe.
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« Nous, femmes unies en lutte » tagué au pochoir sur un trottoir.
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« Riot Grrrl », slogan très populaire durant le mouvement punk féministe.
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« Ils voulaient nous enterrer, et ils ont oublié que nous étions des graines. »
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« Couvercle féministe sur la bouche d’un machiste. »
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« 8M pas une de moins », représentation de la grève générale des femmes du 8 mars 2018.

La popularité des graffitis féministes en Espagne m’a beaucoup fait réfléchir à la présence de messages militants dans l’espace public : dans les rues de Grenade, Séville, Valence, on ne peut pas y échapper, ils sont partout. Je ne compte plus les « Révolution féministe » ou les « Grève générale des femmes », mais les sujets varient beaucoup. Ce sont des messages de colère, comme « Un viol = un mort », mais aussi des messages d’amour comme « Uni.e.s dans la lutte » ou des réflexions plus approfondies sur le mouvement féministe. Je me souviens notamment d’un tag qui lisait « Le féminisme est aussi pour les femmes trans », qui m’avait frappé par la simplicité et l’efficacité de son message.

Ces phrases que je ne pouvais plus me sortir de la tête m’ont fait réfléchir à la place que les choses de l’espace public ont dans nos vies, à l’influence que celui-ci prend sur nous sans même que l’on s’en rende compte. A quel point la rue en France est dénuée de sens. A quel point les villes espagnoles devraient nous inspirer, quand on voit la popularité du mouvement féministe là bas, et que les manifestations anti-sexistes sont sur toutes les télévisions et que des villages, des bars, des foires affichent fièrement « espace sans violences sexistes » partout sur leurs murs.

Bien sûr, qui de l’œuf ou de la poule, du mouvement national ou des grands mots dans les rues est apparu le premier, ce serait l’occasion d’une plus grande réflexion. Peut-être dans le prochain article ?

 

N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez sur le sujet en commentaire, j’aimerais beaucoup commencer une discussion dessus !

A très vite.

 

 

 

Voyager écolo, c’est possible ?

Alors je vous vois déjà venir vous foutre de moi avec mon van qui a mon âge et qui consomme plus de diesel que le Qatar ne peut en fournir.
Je sais, j’ai merdé. Personne n’est parfait.
Et j’aimerais commencer cet article par ça : c’est pas grave si vous faites des erreurs. L’important, c’est de faire quelque chose, car sinon on court tou.te.s ensemble vers le mur. Et parce que les personnes qui vous reprochent de mal faire sont souvent celles qui font le moins.
Je ne pense pas qu’il y ait un moyen de voyager en zéro déchet et zéro pollution. Il n’y a pas d’impact 0 ou un mode de vie pur dans la société mondialisée dans laquelle on vit, et surtout dans le secteur du tourisme qui est extrêmement polluant. Mais je pense qu’il y a toujours moyen d’améliorer de faire moins de mal à la planète. Voici donc quelques conseils pour protéger l’environnement lorsque vous voyagez.

Le transport :

– Dés que vous le pouvez, évitez l’avion. Quand on sait que 60% des vols internationaux sont des vols de tourisme, et qu’un vol pour traverser l’Atlantique produira plus de gaz carbonique que vous ne le ferez en un an, on se dit que les trains et les bus vaillent le coup.
– Si vous voyagez en van, ne conduisez pas comme un.e idiot.e. Ca paraît bête, mais respecter les limitations de vitesse (et de son véhicule, dans le cas de la vieille Frida), ça économise du carburant, et donc ça fait du bien à la planète et à votre budget.
– Si vous pouvez l’aborder, achetez un van plus récent, qui utilise de l’essence et non du diesel. Il sera beaucoup moins polluant qu’un vieux tacot comme Frida.
– Marchez ou prenez le bus quand vous êtes en ville. Mais attention, parfois prendre un taxi est gage de sécurité : je me souviens qu’au Costa Rica, mon amie à San José m’avait interdit de prendre les transports en commun la nuit.
– Voyagez en vélo. Oui, il y en a qui le font, et ça demande de la force et des cuisses. Mais je pense qu’il y a quelque chose de très gratifiant à parcourir des milliers de kilomètres à la force de ses jambes.

La salle de bain :

– Faites vos produits vous-mêmes ou achetez des produits solides. Ils durent souvent plus longtemps que leur homologues liquides, et ils ne risquent pas de couler partout. Ma recette de dentifrice : deux cuillères à soupe d’huile de coco, deux gélules de charbon végétal, 15 gouttes d’huile essentielle de menthe poivrée et de tea tree. Si vous aimez le tout-en-un, le savon de Marseille sert à laver les cheveux, les dents et même la vaisselle ! Je vous mets également le lien de Framboise sur Simonae pour commencer une salle de bain zéro-déchet.
– A moins que vous ayez une prescription, sachez que les produits naturopathiques comme les huiles essentielles, qui viennent souvent dans des emballages recyclacles, font une très bonne trousse à pharmacie. Dans ma trousse à pharmacie, j’utilise le tea tree comme désinfectant -c’est aussi un très bon anti-boutons/mycoses de toutes sortes, la lavande aspic contre les brûlures, comme anti-insecte et anti-piqûres, l’eucalyptus contre la toux, la menthe poivrée contre les maux de tête, de ventre et la gueule de bois, le niaouli contre les rhumes, la gautléhrie couchée contre les douleurs musculaires, et la sauge sclarée contre les douleurs de règles.
– Si vous menstruez, utilisez des protections réutilisables comme les tampons, serviettes et éponges lavables, les culottes de règles, ou la cup. La cup est chère, donc si vous n’avez pas les moyens je vous conseille les éponges lavables, ou les tampons réutilisables, les serviettes réutilisables, etc.

Manger :

– N’oubliez pas vos gros sacs de course avant de partir. Vous pouvez également acheter des sacs à légumes et à graine en toile et réutilisables dans tous les magasins bios. En Italie, vous êtes obligé.e d’utiliser des gants en plastique jetables pour choisir vos légumes. Si vous passez par là, pensez à ramener une paire de gants en similicuir ou équivalent pour ne pas vous faire gronder.
– Consommez des produits locaux. Bière, légumes, spécialités.. Cela limitera l’empreinte carbone de votre nourriture, et vous aurez la chance d’essayer les spécialités du lieu que vous visitez !
– Si vous êtes en van, vous pouvez ramener votre propre vaisselle et la protéger des secousses en l’enroulant dans des torchons. Vous pouvez aussi penser à ramener des tupperwares pour ne pas avoir à acheter de la nourriture en boîte et pouvoir ramener la vôtre.
– Prenez une gourde au lieu d’acheter des bouteilles d’eau.
– Afin de maximiser la proportion prix/pollution/nombre de repas dans le van, j’achète des produits secs en grande quantité. Je prends du thé en vrac au lieu des sachets. Je vous conseille aussi, si vous ne connaissez pas, de vous mettre au seitan : vous achetez un kilo de gluten qui vous durera des semaines, et vous pouvez le cuisiner de mille façons différentes. C’est plein de protéines, très nourrissant, et délicieux.
– Si vous êtes en van, installez un système de tri sélectif avant de partir. Sinon, vous vous retrouvez avec des cartons de lait et de jus partout sur le sol, et vous ne pourrez pas dire que je ne vous ai pas prévenu.

Dehors :

– C’est une règle toute bête que la mère de Joseph m’a appris récemment, mais chaque fois que je vais à la plage, je ramasse trois déchets que je vais jeter dans une poubelle adaptée -si il y a. On sauve les poissons et on se donne bonne conscience en même temps.
– Lorsque vous êtes en randonnée, ne sortez pas des sentiers battus, vous pourriez écraser des espèces protégées. De la même manière, n’essayez pas de toucher les animaux sauvages. Ils ne sont pas faits pour ça.
– Si vous décider de faire l’expérience d’un voyage en groupe, choisissez-en un d’une taille réduite. Il vous sera plus facile de rencontrer les personnes qui voyagent avec vous, et la pollution générée par vos activités sera moindre.

J’espère que tous ces conseils vous auront inspiré et permis de repenser votre façon de voyager. N’hésitez pas à rajouter vos astuces en commentaire !

Relatoras, l’école du féminisme

La plupart d’entre nous ont effectué leur formation féministe tou.te.s seul.e.s. Cela nous a permis, de fil en aiguille, de rencontrer des personnes partageant notre besoin de comprendre et de discuter sur nos connaissances. C’est un processus qui prend du temps, et se former un réseau militant est encore plus long. Et pour cause : l’histoire des femmes, des minorités de genre et des mouvements sociaux est sytématiquement silenciée, effacée de notre éducation. On aurait bien aimé, quand on galérait à trouver des réponses à nos questions, une école de féminisme pour nous faciliter la tâche.
Figurez-vous que sur l’Internet espagnol, elle existe, et elle s’appelle Relatoras.
A Séville, j’ai rencontré Miriam Gomez, sa co-présidente depuis l’année dernière, avec Helena Madico. La cinquantaine, des bouclettes et des boucles d’oreilles asymétriques, elle m’a gentiment invité à boire un thé pour discuter. A côté de nous, un bloc de béton sur lequel était tagué « Le féminisme ou la mort » donnait le ton à la conversation.

Relatoras a commencé comme une librairie féministe, fondée par Lola Garcia et Alina Zarekaite, dans la rue Relator de Séville. « Relator signifie rapporteur, celui qui va reporter et conter les histoires. Ce mot n’existait pas au féminin, alors elles l’ont créé. » Très vite, la librairie organise des groupes de lectures, qui se multiplient et se transforment en cours, d’abord dans la librairie et, face à leur succès, sur Internet. « Ce qui est très vite apparu avec les groupes de lecture, c’est la nécessité qu’éprouvaient nos lectrices de se rassembler pour discuter de féminisme, de voir qu’elles n’étaient pas seules à se poser des questions sur leurs situations et d’où elles venaient. On constatait le pouvoir qu’elles en retiraient. Les cours ont vite suivi, face à l’évidence qu’il y a un gouffre abyssal à la place de ce qui devrait être le savoir féministe dans notre société. On ne connaît pas notre histoire, et on a du mal à se construire en tant que résistant.e face à une société qui veut nous contraindre à une position dominée. » Aujourd’hui la librairie a fermé par manque d’argent, mais le campus en ligne est plus florissant que jamais.
Rien que pour la rentrée 2018, il y a une trentaine de cours prévus. Les inscriptions coûteront entre 60 et 120 euros, ce qui vous donnera accès à la plateforme du campus, un réseau entre professeur.e.s et élèves. Car non, tout le travail ne revient pas aux présidentes : « Nous nous considérons comme des curatrices. Nous rencontrons les intervenant.e.s, les aidons à planifier et gérer les cours, mais nous n’enseignons souvent pas nous-mêmes. Les cours ont des sujets très variés, et ne sont pas tous aussi populaires, ils vont du très classique comme l’histoire du féminisme à des choses plus légères comme le self-care ou plus approfondies, comme la pratique féministe du journalisme. » Une nouveauté de la rentrée 2018, dont elle est très fière de me parler, sera le premier cours donné par un homme : « Comment être un allié du féminisme ».
Miriam me fait remarquer que même si le contenu éducatif des cours de Relatoras est très important, l’aspect communautaire de la plateforme l’est tout autant. « On en avait fait l’expérience avec les groupes de lecture, et maintenant on peut voir ce phénomène à grande échelle : nos élèves éprouvent le besoin de se retrouver ensemble pour partager leurs expériences et se construire une force pour résister au patriarcat sexiste, raciste, lgbtphobe. Iels s’y réapproprient leur propre identité et les choses dont on leur avait appris à avoir honte. » Les cours s’attachent en effet à valoriser des choses jugées négativement comme les émotions, la sexualité ou encore les expériences corporelles comme les menstruations. « Je me souviens en particulier d’un cours qui se nommait « Secunda Primavera« , le Second Printemps, et qui portait sur la ménopause. C’est une période de la vie que l’on a souvent tendance à considérer comme une première mort pour la personne, dans une société où l’on accorde une valeur absolue à la jeunesse. A Relatoras, on considérait cela comme une deuxième naissance, le commencement d’une nouvelle partie de la vie avec de nombreux aspects positifs. Les réactions des personnes qui participaient au cours, qui pour la plupart étaient à ce passage de leurs vies, était toujours très vive en émotions. Il s’est construit une solidarité très touchante entre les participant.e.s. Tout.e seul.e chez soi, ou entouré.e de personnes qui ne nous soutiennent pas, on ne peut pas faire une force de ce genre de choses. Ensemble, on devient invincibles. »

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Jánovas, la grande injustice

Lorsque nous avons aperçu le village de Jánovas, nous avons d’abord cru qu’il était, comme les autres villages de la région, abandonné. De loin, on aurait pu dire qu’il avait été bombardé pendant la guerre, au vu de l’état de dégradation des bâtiments. Quelle a donc été notre surprise lorsque, alors que nous visitions les ruines des maisons envahies par la végétation, nous avons entendu des rires d’enfants.
Nous les avons suivi et nous sommes retrouvés sur ce qui reste de la place publique, où deux bambins couraient au milieu des squelettes des maisons. Leur père, qui les surveillait, m’a indiqué la seule qui tenait encore debout. Elle venait d’être rénovée, et portait un écriteau lisant fièrement « Casa Del Pueblo », la Maison du Village. Un feu venait de s’allumer dans la cheminée, et était le seul signe qui indiquait une vie dans les environs.
C’est là que j’ai rencontré Antonio Garcés, qui vit dans le village depuis sa naissance et qui m’a raconté la catastrophe humaine et écologique que représente l’histoire de celui-ci.

La plupart des maisons de Janovas ont été entièrement détruites. Il n’en reste que quelques murs.

Dans les années 1950, afin de suivre la nouvelle ligne libéraliste et moderniste de la dictature franquiste, des centaines de projets de barrage hydroéléctriques voient le jour en Espagne. La formation des Pyrénnées, riches en vallées et rivières, fait que la région est idéale pour ces projets. Des constructions sont alors engrangées, sans prendre en compte la biodiversité environnante, ou même les nombreux villages parfois millénaires qui peuplent ces vallées et que la plupart des habitant·e·s refusent de quitter. Beaucoup luttent pour la préservation de leurs lieux de vie, mais leur détermination fait pâle figure devant les pressions économiques, judiciaires et parfois physiques des industriels. Iels partent alors, emportant meubles, animaux, et même leurs morts. L’épilogue de ces histoires est encore visible aujourd’hui : on peut par exemple observer des clochers d’églises émerger des lacs de Mediano ou de Sant Roma de Sau, qui sont devenus des attractions touristiques majeures dans la région.
Le projet du barrage de Jánovas est entrepris par Iberduero en 1960, et les expulsions concernent cent-cinquante familles dans huit villages de la vallée de Solana, sur les berges de la rivière Ara. Bien sûr, les habitant·e·s s’y opposent, et s’entame alors une longue lutte contre l’entreprise et ses sbires. Dés les premiers mois, et alors que le potentiel économique du barrage n’est même pas avéré, des ouvriers dynamitent les maisons vides tandis que leurs voisins sont encore chez eux, les exposant à de graves dangers. En 1966, afin d’en forcer la fermeture, un homme défonce la porte de l’école primaire, attrape la professeure par les cheveux et fait sortir les enfants effrayés à coups de pieds. Bientôt, les ouvriers d’Iberduero arrachent les arbres fruitiers, les oliviers, détruisent les champs, coupent les canaux d’irrigation, l’eau et l’électricité. « Quand j’étais petit, le village était déjà en mauvaise posture. Tout était asséché, beaucoup d’animaux et d’habitant·e·s étaient partis. L’histoire dit qu’avant, Jánovas était le village le plus prospère de la région. Je me souviens qu’il était joli avant qu’ils dynamitent les maisons. » L’entreprise essaie de tuer économiquement, puis littéralement, les résistant·e·s, qui ont le choix entre partir et y laisser leur vie. Ceux-ci survivent grâce à la solidarité des villages alentours, et de l’association des agriculteurs et agricultrices de la région.
Harcèlement, violences, dégradation et vols devient le quotidien des habitant·e·s de Jánovas jusqu’à ce que, en 1984, la dernière famille qui y résidait, celle d’Antonio Garcés, abandonne sa maison après vingt ans de résistance.
La lutte perdure à travers de nombreuses procédures judiciaires et des mobilisations, à la fois par des habitant·e·s de la région et par des associations écologistes. Le poids de ces dernières aura été très important dans la lutte pour Jánovas, car elles soulignaient le fait que la construction d’un barrage aurait entraîné la destruction de la faune et de la flore d’une des dernières rivières sauvages d’Espagne, qu’elles s’acharnent à préserver depuis des décennies. L’impact désastreux de la présence d’Iberduero, alors que la construction du barrage était à peine entamée, n’était pas non plus difficile à démontrer : l’environnement de la vallée était complètement apauvri. Après quarante années de lutte acharnée, le combat des habitant·e·s de Jánovas aboutit en 2001 à une revue du projet, qui sera officiellement abandonné en 2005, car jugé « impossible à réaliser ». Une seule bouche d’évacuation pour le barrage aura été construite durant tout ce temps, et est toujours visible aujourd’hui.

La seule bouche d’évacuation construite dans la vallée.

On pourrait s’imaginer que ce moment marqua le début de la renaissance pour la région de Janovas, mais l’histoire est tout autre.

Les terres n’ont pas été rendues à la population. Il n’y a pas eu de réparation, de la part de personne. Tout juste un dédommagement financier pour l’expulsion des familles de la région, ce qui ne représente qu’une minime compensation par rapport aux années de harcèlement qu’elles ont subi. « Il n’y a pas de justice. Il n’y a jamais eu de procès contre Iberduero. Tout le monde aux alentours est pour la réhabilitation du village, mais l’administration ne fait rien. Pas un mot ou une main tendue. » me confie Antonio Garcés, dépité. Il y a quelques années, face au silence gênant du gouvernement, il a donc décidé de remettre le village de son enfance sur pieds. Aidé d’associations de la région et de sa famille, il a entrepris la réhabilitation de Jánovas, en commençant par la maison communale et l’école. « Nous avons aussi reconstruit la source, et le cimetière qui était en piteux état. Une fondation s’occupe de récolter des fonds pour l’église. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’Iberduero est encore propriétaire de 80% des terrains de Janovas et des alentours. Cela nous empêche d’entreprendre des travaux de plus grande ampleur, ou de récolter des fonds pour ce faire, puisque l’argent finirait dans leur poche de toutes manières. Nous nous battons pour les récupérer, mais comme je l’expliquais, si l’administration ne se bouge pas dans notre sens, on ne pourra jamais rien faire. » Le gouvernement cache sa honte sous un silence pesant, et Iberduero se porte bien : aujourd’hui nommée Iberdrola, elle est l’une des dix entreprises leaders dans le domaine de l’électricité dans le monde, et on ne peut que s’interroger sur les autres crimes qui ont fondé sa fortune. Pendant ce temps, à Jánovas, il n’y a que des ruines, et une petite boite de fer pour récolter les dons des randonneurs et randonneuses. Mais aussi une volonté d’en découdre, une étincelle impressionante qui se transmet de génération en génération et qui ne s’éteindra pas.

Les ruines de Jánovas. A droite, la Casa Del Pueblo.

 

Le plus dur, c’est de commencer.

On m’avait dit que je n’y arriverai jamais, que je ferai mieux de me trouver une carrière avant d’être dépassée.
Qu’un millier de choses iraient mal et qu’il valait mieux rester. Que je me ferais enlever et qu’on me reverrait plus. Que j’aurais pas assez d’argent, que ça ne valait pas le coup.
Je me suis dit que de toutes façons j’arriverais à rien, et qu’il valait mieux que je garde mon opinion pour moi. Que j’avais aucun talent et qu’une reconversion s’imposait.
On m’a dit beaucoup de choses, et j’en ai écouté aucune.

Et c’est comme ça que je me suis retrouvée au devant d’un Peugeot Boxer qui a presque mon âge, l’ordi sur les genoux et les pieds sur le tableau de bord, mon mec à mes côtés qui conduit vers l’Espagne.
Je vous montrerais bien une photo mais le pare-brise est dégueulasse.

Me voilà donc moi et mon blog. Fidèle à ma génération.
J’ai mis longtemps à me décider de publier quoi que ce soit alors qu’il m’attend sagement depuis quelques mois. Je me disais qu’il fallait que je tienne l’article parfait pour l’introduire, que sans lui personne n’y prêterai attention. Sauf qu’en attendant d’écrire le blog qui retournera le monde, il faut bien écrire l’intro.
Je pense que c’est ça, la morale de ce texte – si il y en a une. Vouloir démarrer en étant génial, c’est ne pas vouloir démarrer du tout.

Si vous avez l’habitude de me lire, vous saurez à quoi vous attendre. Du féminisme, des gens et des grosses opinions. J’espère que ça vous plaira autant qu’à moi.