Le feu espagnol : créer un mouvement féministe national

TW : mention de féminicide

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Une jeune femme tenant un panneau lisant « Je ne serai pas une femme libre pendant qu’il y aura d’autres femmes soumises » durant la manifestation du 8 mars 2018. Photo par @luframbuesa.

C’était il y a trois mois, durant la journée internationale des droits des femmes. On se souvient de vagues de femmes déferlant dans les rues espagnoles, manifestant pour leur droit à leur corps, à la parité, au travail. Pas seulement à Madrid, mais à Séville, Grenade, Valence, Barcelone, les rues étaient noires de monde à tel point qu’il était impossible de marcher. Depuis le reste du monde, on regardait les photos, admiratif·ve·s, et rêvant d’une telle mobilisation chez nous. “C’était monstrueux, gigantesque. On entendait, dans les émissions de radio animées par des femmes, leurs collègues hommes expliquant qu’ils les remplaçaient pour qu’elles puissent venir défiler. Des pères de famille prenant des jours de congé parce que leurs femmes faisaient la grève.” se remémore Miriam Gomez alors que je l’interrogeais sur cette journée, de l’émotion dans la voix. Le 8 mars 2018 espagnol a profondément marqué le monde par la force de sa mobilisation, mais aussi parce qu’il était inattendu : l’Espagne n’était pas, jusque là, un pays qui paraissait très progressif ou actif dans les luttes féministes. Et pourtant, les femmes espagnoles ont réussi à mettre les violences sexistes au cœur du débat public. J’ai rencontré Alba Perez, membre de la commission justice de la plateforme 7N, qui a organisé la manifestation. Et j’ai appris que même si la manifestation paraissait sortir de nulle part, tout ça ne s’est pas fait en un jour.

Le 8 mars espagnol est l’exploit de plusieurs années. C’est le résultat de trois ans de travail de coordination entre des dizaines d’associations espagnoles, de militantisme et de mobilisation de la population. Tout commence officiellement le 7 novembre 2015 lors de la première coordination nationale à Madrid : “On a mis très longtemps à l’organiser, car il nous a fallu contacter toutes les grandes associations féministes des grandes régions d’Espagne, qui ont ensuite elles-mêmes contacté les plus petites. Nous nous sommes ensuite séparé·e·s en différentes commissions pour travailler sur le manifeste. Cela a commencé des mois avant le 7 novembre.” Au total, 544 organisations locales, nationales, internationales, partis politiques et syndicats signent le manifeste de la plateforme 7N et se joignent à la marche contre les violences sexistes.

“Nous mettre d’accord sur la ligne qu’allait suivre le mouvement a été, comme on peut l’imaginer, un travail de longue haleine, mais celle-ci a peu changé lorsque l’on a trouvé un accord il y a trois ans. Pour prendre ce type de décision, toutes les organisations des grandes villes se rejoignent en assemblée. Elles envoient ensuite des représentant·e·s dans une assemblée nationale pour en discuter. Cette assemblée se réunit chaque fois dans une ville différente, et c’est elle qui statue sur les débats au sein du mouvement, les actions que nous allons entreprendre au niveau national, etc. Par exemple, un débat que l’on a eu récemment est la question de savoir si l’on demanderait une loi qui traiterait de toutes les violences sexistes ensemble, ou si l’on travaillerait sur chaque type de violence séparément.” Lorsque je lui demande quel est leur secret pour s’entendre parfaitement sur de telles décisions, elle rit. “Il n’y a pas d’entente parfaite, c’est pour cela que l’on débat. Mais je pense que notre richesse, c’est qu’on sait s’écouter. On partage beaucoup entre nous, en privé ou en public, et on profite également de nos compétences individuelles : comme moi, il y a beaucoup d’avocat·e·s ou juristes à la commission justice. Et surtout, on essaie au maximum de ne pas réitérer des schémas de violence ou de domination qui nous sont enseignés dès la naissance : notre façon de communiquer entre nous, même si parfois c’est difficile, n’est jamais violente et, comme je le disais, on écoute et on se remet en question. On a tou·te·s dû faire des compromis.”

Faire des violences sexistes un problème de société

Plus que de parvenir à assembler un mouvement national, le véritable exploit des féministes espagnol·e·s est d’être parvenu·e·s à imposer la lutte contre les violences sexistes comme un problème de société. On se souvient encore de la Marche pour la Journée Internationale des Droits des Femmes. Mais il y a beaucoup d’autres choses. Aujourd’hui, de nombreux lieux affichent être “Sans violences sexistes”, comme la Feria de Cordoue qui attire des milliers de personnes chaque année. La ville de Madrid elle-même s’organise contre les violences sexistes à travers le programme Barrios Por Los Buenos Tratos (Quartiers pour les bons traitements), qui regroupe des ressources, espaces et numéros d’aides pour les femmes victimes de violences à travers toute la ville. Début mai, en collaboration avec 7N, la ville organisait aussi une “Fête sans violences sexistes”, où les personnes qui y participaient pouvaient avoir accès à des ressources d’aide, et, surtout, à un espace sécurisant.

Parvenir à une telle mobilisation a demandé un travail énorme. “Nous travaillions sur deux plans : le plan politique, quand nous avions rendez-vous avec des gouverneur·euse·s, des politicien·ne·s, et le plan public, pour des actions qui touchaient le reste de la population. C’est ce dernier qui importait le plus, car pour toucher les politiques et voir des changements effectifs dans notre société, il nous fallait prouver que les violences sexistes étaient la faute de l’Etat, ce qui permettrait de mobiliser la population pour faire pression sur lui. Une action dont je suis particulièrement fière, car j’y ai plaidé, est le Tribunal Des Femmes. Dans un palais de justice, nous avons organisé le jugement du gouvernement et du système judiciaire, qui avait fauté en rendant des décisions. L’une des témoins avait par exemple perdu la garde totale de sa fille, alors que son ex-mari était abusif. Il a fini par la tuer.” Montrer que l’Etat est complice des violences, c’est rendre impossible pour les politiques de ne pas réagir sans afficher clairement de quel côté iels se trouvent. Et les féministes de 7N ne mâchent pas leurs mots quand il s’agit d’exprimer ce clivage : dès leur premier manifeste, iels expriment clairement leur rejet d’une société qui tolère et soutien le “terrorisme machiste”, là où l’Etat parle encore de “violences de genre”. “Nous avons choisi cette expression car le terme machisme exprime une forme extrême de violence, et c’est ce qu’elles sont, même si avant on se contentait de les minimiser, de les cacher, de les ignorer. Aujourd’hui, les gens se réveillent. Je pense qu’en ce moment il se passe quelque chose de révolutionnaire en Espagne, et même dans le reste du monde hispanophone. A travers les réseaux sociaux, il s’est créé une solidarité entre les mouvements féministes que l’on n’avait jamais vu auparavant.” On retrouve par exemple le slogan argentin “Ni Una Menos” (“Pas une de moins”) dans de nombreux mouvements en Amérique Latine et même jusqu’en Italie, ou encore le cri de ralliement espagnol “Yo Si Te Creo” (“Moi je te crois”) dans les manifestations chiliennes. Cette collaboration inter-mouvements laisse entrevoir l’espoir, comme on l’avait vu avec #MeToo, d’une solidarité féministe globale.

 

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