Une biennale des arts célébrant la diversité et les handicaps à Madrid

Tous les ans au Palacio de Cibeles à Madrid, la Fondation Once, qui travaille sur « l’amélioration de la qualité de vie des personnes avec un handicap à travers l’accessibilité, la formation et l’emploi », organise une biennale d’art contemporain afin de rendre l’art accessible à tou·te·s, visiteur·euse·s et artistes. L’exposition est donc entièrement adaptée à tous types de handicaps -vous pouvez par exemple disposer d’un guide qui vous décrira les œuvres si vous ne pouvez pas les voir ou les comprendre, mais elle regroupe également le travail de 30 artistes du monde entier dont la majorité ont des handicaps visuels, physiques, moteurs, mentaux ou intellectuels. Elle est également gratuite, et visible jusqu’au 16 septembre 2018.

L’exposition commence par une rétrospective de certains artistes avec un handicap dans l’histoire de l’art. Certains tableaux de Goya et Monet sont reproduits en relief afin que les visiteur·euse·s ayant des handicaps visuels puissent faire l’expérience de leur manière de représenter le mouvement et la perspective. Des vidéos expliquent les handicaps de certains peintres très connus comme celui de Degas, qui souffrait de monophtalmie, c’est-à-dire que sa vision centrale se détériorait peu à peu. La vidéo explique également que c’est ce handicap qui a fait son utilisation particulière de la lumière et des perspectives propre à son œuvre. On peut également voir une vidéo d’archive de Renoir en train de peindre avec l’aide de son fils, qui plaçait les pinceaux dans ses mains paralysées. On apprend également que Monet avait une polychromie, ce qui affectait sa vision des couleurs : « son handicap a fait la diversité de son œuvre, et la diversité est l’essence de l’art. »

 

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Dorothea Lange, Photo de la série Foot, Leg

 

Se réapproprier le handicap

En continuant dans l’exposition, on arrive aux œuvres contemporaines. Elles s’étendent sur le reste du sous sol du Palais. Là, on remarque que de nombreuxes artistes font usage de leur handicap dans leur œuvre, en le représentant ou en l’utilisant comme medium dans leur art. David Escalona, par exemple, a transformé sa main en œuvre d’art, en la moulant et en la peignant en or. Dorothea Lange, dans sa série de photographie Foot, leg, met en scène sa jambe droite, affaiblie par la polio durant son enfance. Nancy Spero, dans sa performance Hommage à Ana Mendieta, trempe ses mains paralysée dans de la peinture rouge et les traîne le long d’une feuille blanche. Toutes ces œuvres et beaucoup d’autres encore mettent le handicap, leur différence, au cœur de l’œuvre d’art; alors que cette même différence est stigmatisée dans notre société. Il y a des autoportraits, des œuvres sonores, des sculptures, mais aussi des œuvres neutres, qui ne parlent pas directement du thème du handicap, comme celles de David Hockney ou de Sophie Calle.
Tout au long de l’exposition, l’histoire de l’art et l’art contemporain sont mis en parallèle afin de montrer même si celle-ci a été occultée, la principale qualité de l’art a toujours été la diversité des œuvres et des artistes. Elle s’oppose à l’idéologie dominante qui veut que seule la normalité ai droit à la reconnaissance, et montre qu’au contraire, ce que la fondation appelle les « corps extra-ordinaires » ont eux aussi leur place dans le monde de l’art. Aaron McPeake, sculpteur exposé à la Biennale, explique cette notion d’extra-ordinarité : « Le handicap, c’est la différence, mais cette différence est totalement subjective : je vois très mal, et on va me le reprocher, mais je ne vais jamais reprocher à quelqu’un·e de ne pas savoir faire de la menuiserie, alors que je sais le faire. Nous établissons des définitions en terme de négatif, jamais en terme de positif : on ne sait pas ce qui est vraiment sain, valide. »

 

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David Hockney, Gregory and Shinro, Nara, Japan

 

Palacio de Cibeles, Plaza de Cibeles, Madrid

Du 5 juin au 16 septembre 2018 

Entrée gratuite

www.centrocentro.org

Les graffitis féministes à Madrid et la force de l’espace public

Une chose qui m’a beaucoup marqué durant mon mois en Espagne est la quantité de graffitis et tags féministes qui parsèment les murs des grandes villes. En arrivant à Madrid, je m’attendais donc à un fourmillement de slogans féministes et, malgré le fait que la ville investisse beaucoup dans le nettoyage des murs, je n’ai pas été déçue. Voici donc un florilège de mes préférés.

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« Découpons le macho », tagué sur les marches d’un escalier arc-en-ciel.
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« Moi je te crois » était le slogan scandé par des manifestant.e.s suite au scandale lié à une affaire de viol collectif : un détective privé avait été engagé pour suivre la victime dans sa vie de tout les jours. Elle a ensuite été accusée de mener une vie « trop heureuse » après un tel traumatisme.
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« Pas Une de Moins », slogan féministe argentin repris par de nombreux mouvements hispanophones.
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« Anti-sexistes contre toute forme d’autorité », tagué sur le mur d’un squat anarcho-féministe.
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« Nous, femmes unies en lutte » tagué au pochoir sur un trottoir.
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« Riot Grrrl », slogan très populaire durant le mouvement punk féministe.
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« Ils voulaient nous enterrer, et ils ont oublié que nous étions des graines. »
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« Couvercle féministe sur la bouche d’un machiste. »
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« 8M pas une de moins », représentation de la grève générale des femmes du 8 mars 2018.

La popularité des graffitis féministes en Espagne m’a beaucoup fait réfléchir à la présence de messages militants dans l’espace public : dans les rues de Grenade, Séville, Valence, on ne peut pas y échapper, ils sont partout. Je ne compte plus les « Révolution féministe » ou les « Grève générale des femmes », mais les sujets varient beaucoup. Ce sont des messages de colère, comme « Un viol = un mort », mais aussi des messages d’amour comme « Uni.e.s dans la lutte » ou des réflexions plus approfondies sur le mouvement féministe. Je me souviens notamment d’un tag qui lisait « Le féminisme est aussi pour les femmes trans », qui m’avait frappé par la simplicité et l’efficacité de son message.

Ces phrases que je ne pouvais plus me sortir de la tête m’ont fait réfléchir à la place que les choses de l’espace public ont dans nos vies, à l’influence que celui-ci prend sur nous sans même que l’on s’en rende compte. A quel point la rue en France est dénuée de sens. A quel point les villes espagnoles devraient nous inspirer, quand on voit la popularité du mouvement féministe là bas, et que les manifestations anti-sexistes sont sur toutes les télévisions et que des villages, des bars, des foires affichent fièrement « espace sans violences sexistes » partout sur leurs murs.

Bien sûr, qui de l’œuf ou de la poule, du mouvement national ou des grands mots dans les rues est apparu le premier, ce serait l’occasion d’une plus grande réflexion. Peut-être dans le prochain article ?

 

N’hésitez pas à me dire ce que vous pensez sur le sujet en commentaire, j’aimerais beaucoup commencer une discussion dessus !

A très vite.