Jánovas, la grande injustice

Lorsque nous avons aperçu le village de Jánovas, nous avons d’abord cru qu’il était, comme les autres villages de la région, abandonné. De loin, on aurait pu dire qu’il avait été bombardé pendant la guerre, au vu de l’état de dégradation des bâtiments. Quelle a donc été notre surprise lorsque, alors que nous visitions les ruines des maisons envahies par la végétation, nous avons entendu des rires d’enfants.
Nous les avons suivi et nous sommes retrouvés sur ce qui reste de la place publique, où deux bambins couraient au milieu des squelettes des maisons. Leur père, qui les surveillait, m’a indiqué la seule qui tenait encore debout. Elle venait d’être rénovée, et portait un écriteau lisant fièrement « Casa Del Pueblo », la Maison du Village. Un feu venait de s’allumer dans la cheminée, et était le seul signe qui indiquait une vie dans les environs.
C’est là que j’ai rencontré Antonio Garcés, qui vit dans le village depuis sa naissance et qui m’a raconté la catastrophe humaine et écologique que représente l’histoire de celui-ci.

La plupart des maisons de Janovas ont été entièrement détruites. Il n’en reste que quelques murs.

Dans les années 1950, afin de suivre la nouvelle ligne libéraliste et moderniste de la dictature franquiste, des centaines de projets de barrage hydroéléctriques voient le jour en Espagne. La formation des Pyrénnées, riches en vallées et rivières, fait que la région est idéale pour ces projets. Des constructions sont alors engrangées, sans prendre en compte la biodiversité environnante, ou même les nombreux villages parfois millénaires qui peuplent ces vallées et que la plupart des habitant·e·s refusent de quitter. Beaucoup luttent pour la préservation de leurs lieux de vie, mais leur détermination fait pâle figure devant les pressions économiques, judiciaires et parfois physiques des industriels. Iels partent alors, emportant meubles, animaux, et même leurs morts. L’épilogue de ces histoires est encore visible aujourd’hui : on peut par exemple observer des clochers d’églises émerger des lacs de Mediano ou de Sant Roma de Sau, qui sont devenus des attractions touristiques majeures dans la région.
Le projet du barrage de Jánovas est entrepris par Iberduero en 1960, et les expulsions concernent cent-cinquante familles dans huit villages de la vallée de Solana, sur les berges de la rivière Ara. Bien sûr, les habitant·e·s s’y opposent, et s’entame alors une longue lutte contre l’entreprise et ses sbires. Dés les premiers mois, et alors que le potentiel économique du barrage n’est même pas avéré, des ouvriers dynamitent les maisons vides tandis que leurs voisins sont encore chez eux, les exposant à de graves dangers. En 1966, afin d’en forcer la fermeture, un homme défonce la porte de l’école primaire, attrape la professeure par les cheveux et fait sortir les enfants effrayés à coups de pieds. Bientôt, les ouvriers d’Iberduero arrachent les arbres fruitiers, les oliviers, détruisent les champs, coupent les canaux d’irrigation, l’eau et l’électricité. « Quand j’étais petit, le village était déjà en mauvaise posture. Tout était asséché, beaucoup d’animaux et d’habitant·e·s étaient partis. L’histoire dit qu’avant, Jánovas était le village le plus prospère de la région. Je me souviens qu’il était joli avant qu’ils dynamitent les maisons. » L’entreprise essaie de tuer économiquement, puis littéralement, les résistant·e·s, qui ont le choix entre partir et y laisser leur vie. Ceux-ci survivent grâce à la solidarité des villages alentours, et de l’association des agriculteurs et agricultrices de la région.
Harcèlement, violences, dégradation et vols devient le quotidien des habitant·e·s de Jánovas jusqu’à ce que, en 1984, la dernière famille qui y résidait, celle d’Antonio Garcés, abandonne sa maison après vingt ans de résistance.
La lutte perdure à travers de nombreuses procédures judiciaires et des mobilisations, à la fois par des habitant·e·s de la région et par des associations écologistes. Le poids de ces dernières aura été très important dans la lutte pour Jánovas, car elles soulignaient le fait que la construction d’un barrage aurait entraîné la destruction de la faune et de la flore d’une des dernières rivières sauvages d’Espagne, qu’elles s’acharnent à préserver depuis des décennies. L’impact désastreux de la présence d’Iberduero, alors que la construction du barrage était à peine entamée, n’était pas non plus difficile à démontrer : l’environnement de la vallée était complètement apauvri. Après quarante années de lutte acharnée, le combat des habitant·e·s de Jánovas aboutit en 2001 à une revue du projet, qui sera officiellement abandonné en 2005, car jugé « impossible à réaliser ». Une seule bouche d’évacuation pour le barrage aura été construite durant tout ce temps, et est toujours visible aujourd’hui.

La seule bouche d’évacuation construite dans la vallée.

On pourrait s’imaginer que ce moment marqua le début de la renaissance pour la région de Janovas, mais l’histoire est tout autre.

Les terres n’ont pas été rendues à la population. Il n’y a pas eu de réparation, de la part de personne. Tout juste un dédommagement financier pour l’expulsion des familles de la région, ce qui ne représente qu’une minime compensation par rapport aux années de harcèlement qu’elles ont subi. « Il n’y a pas de justice. Il n’y a jamais eu de procès contre Iberduero. Tout le monde aux alentours est pour la réhabilitation du village, mais l’administration ne fait rien. Pas un mot ou une main tendue. » me confie Antonio Garcés, dépité. Il y a quelques années, face au silence gênant du gouvernement, il a donc décidé de remettre le village de son enfance sur pieds. Aidé d’associations de la région et de sa famille, il a entrepris la réhabilitation de Jánovas, en commençant par la maison communale et l’école. « Nous avons aussi reconstruit la source, et le cimetière qui était en piteux état. Une fondation s’occupe de récolter des fonds pour l’église. Mais le pire dans tout ça, c’est qu’Iberduero est encore propriétaire de 80% des terrains de Janovas et des alentours. Cela nous empêche d’entreprendre des travaux de plus grande ampleur, ou de récolter des fonds pour ce faire, puisque l’argent finirait dans leur poche de toutes manières. Nous nous battons pour les récupérer, mais comme je l’expliquais, si l’administration ne se bouge pas dans notre sens, on ne pourra jamais rien faire. » Le gouvernement cache sa honte sous un silence pesant, et Iberduero se porte bien : aujourd’hui nommée Iberdrola, elle est l’une des dix entreprises leaders dans le domaine de l’électricité dans le monde, et on ne peut que s’interroger sur les autres crimes qui ont fondé sa fortune. Pendant ce temps, à Jánovas, il n’y a que des ruines, et une petite boite de fer pour récolter les dons des randonneurs et randonneuses. Mais aussi une volonté d’en découdre, une étincelle impressionante qui se transmet de génération en génération et qui ne s’éteindra pas.

Les ruines de Jánovas. A droite, la Casa Del Pueblo.